
Depuis l’entrée en vigueur du Code des sociétés et des associations (CSA), l’ASBL n’est plus cet « objet juridique à part » que l’on administre à l’ancienne, avec des statuts minimalistes et un règlement d’ordre intérieur qui fait tout le travail. Le CSA a requalifié la logique de fonctionnement : l’ASBL est aujourd’hui traitée comme une organisation qui doit démontrer, documents à l’appui, la cohérence entre son but désintéressé, ses activités, sa gouvernance, ses décisions et sa discipline administrative.
Le paradoxe est connu : la plupart des ASBL sont parfaitement vertueuses… mais parfois insuffisamment outillées pour prouver leur conformité lorsque l’on s’y intéresse (banque, pouvoir subsidiant, contrôle fiscal, partenaire public, audit, conflit interne). Or, en matière d’ASBL, l’exposition n’est pas seulement théorique : des statuts non conformes peuvent mener à des conséquences lourdes, jusqu’à une dissolution judiciaire, et la responsabilité des administrateurs peut être recherchée dans plusieurs hypothèses.
Cet article propose une lecture pratique et exigeante : un test en 12 questions, inspiré des principales évolutions du CSA, afin d’identifier ce que votre ASBL doit vérifier (et documenter) pour administrer en toute sécurité.
Le CSA s’inscrit dans un paysage où l’ASBL est pleinement intégrée au droit des organisations. D’un point de vue structurel, cela implique notamment :
À retenir : « Ne pas distribuer » ne suffit plus à « ne pas être contrôlé ». L’ASBL doit pouvoir démontrer la robustesse de son administration et la cohérence de son fonctionnement.
Le CSA permet à l’ASBL d’exercer des activités économiques (même importantes), pour autant que soit exclue toute distribution directe ou indirecte d’un avantage patrimonial, en dehors de la réalisation du but désintéressé.
Cela a une conséquence essentielle : une rémunération, un avantage, une facture, une indemnité, un contrat… peuvent devenir problématiques si la contrepartie est insuffisante ou manifestement excessive.
Indicateurs de risque (à surveiller) :
Mini-synthèse : l’ASBL peut générer des excédents, mais elle doit pouvoir prouver qu’ils servent le projet — pas des intérêts privés.
Le CSA oblige à clarifier deux notions souvent confondues :
Un objet trop étroit peut bloquer l’ASBL (mauvaise flexibilité). Un objet trop vague peut fragiliser la cohérence (mauvaise lisibilité). La bonne pratique consiste à décrire un objet suffisamment large, tout en restant rattachable au but.
Mini-synthèse : un bon “objet” protège l’ASBL : il autorise l’action, encadre la gestion et réduit les contestations internes.
Le CSA a simplifié certains minima (notamment le nombre de fondateurs), mais impose des règles structurantes :
Mini-synthèse : la conformité ne se résume pas à “avoir un CA” : elle suppose que la structure minimale et la réalité des membres/administrateurs soient cohérentes.
Le CSA impose un délai minimal de 15 jours pour convoquer l’assemblée générale.
Au-delà du délai, l’enjeu est la preuve et la traçabilité :
Mini-synthèse : en cas de contestation, ce ne sont pas les intentions qui comptent, mais les pièces.
Le CSA encadre plus strictement ce qui peut être réglé par un règlement d’ordre intérieur.
En particulier :
Mini-synthèse : si votre ASBL a “tout mis dans le ROI”, elle doit vérifier si le CSA n’impose pas un transfert vers les statuts.
Le CSA ne supprime pas le ROI : il le cadre. Un ROI ne peut pas :
De plus, la logique CSA suppose que les membres puissent en avoir connaissance et que le lien entre statuts et ROI soit juridiquement propre.
Mini-synthèse : le ROI n’est pas un “deuxième paquet de statuts” : il complète, il ne remplace pas.
Le CSA impose un mécanisme de transparence lorsque l’administrateur a un intérêt patrimonial opposé à celui de l’association. La déclaration doit être actée et l’administrateur concerné ne peut pas participer au vote sur le point visé.
Mini-synthèse : le conflit d’intérêts n’est pas un soupçon moral : c’est une procédure de protection de l’ASBL et de ses administrateurs.
Lorsqu’une personne morale siège comme administrateur, elle doit désigner un représentant permanent (personne physique). Ce représentant permanent engage sa responsabilité au même titre que la personne morale administrateur.
Ce point est central en cas de gouvernance via société de management : l’écran de la personnalité juridique ne supprime pas la responsabilité “d’administrateur”.
Mini-synthèse : la société peut organiser, mais elle ne “déresponsabilise” pas.
Le CSA prévoit un plafond légal de responsabilité en fonction de paramètres financiers (total du bilan et chiffre d’affaires), avec un minimum connu dans les petites entités (p.ex. 125.000 €).
Mais attention : ce plafond ne couvre pas tout. Il vise essentiellement les fautes légères présentant un caractère non habituel, et il existe des domaines où l’exposition reste élevée (notamment obligations sociales et fiscales).
Mini-synthèse : le plafonnement existe, mais il ne remplace ni la rigueur administrative ni une assurance D&O bien calibrée.
Le CSA a durci l’environnement de fin de vie des ASBL (dissolution volontaire) et renforce indirectement la pression sur la discipline de publication : le dépôt tardif ou absent des comptes annuels peut nourrir des actions et mener à des conséquences graves.
Mini-synthèse : pour une ASBL, “oublier” n’est jamais neutre : la continuité dépend aussi du respect des formalités.
Le CSA permet et encourage une modernisation :
La logique est simple : sécuriser la vie administrative en réduisant les zones grises (convocations, échanges, PV, décisions).
Mini-synthèse : la digitalisation n’est pas un confort : c’est un outil de preuve.
Le CSA n’a pas “complexifié” l’ASBL par plaisir : il l’a replacée dans un droit moderne des organisations, où l’on attend d’elle une traçabilité, une gouvernance cohérente et une discipline administrative comparables à celles d’une entreprise — sans renoncer à son but désintéressé.
La conformité n’est pas une checklist froide : c’est une assurance-vie juridique. Les ASBL qui la travaillent sereinement gagnent en crédibilité vis-à-vis des pouvoirs subsidiants, des banques, des partenaires et de leurs propres membres.
Chez Deg & Partners, nous aidons les ASBL à transformer ces contraintes en structure : statuts, gouvernance, procédures, contrats, décisions, documentation. Ensemble, nous transformons la complexité en clarté.
Zone de conformité | Question à se poser | Risque si non conforme | Bon réflexe |
But désintéressé | Interdiction de distribution claire (directe/indirecte) ? | Requalification / contestations / risques fiscaux | Formaliser et documenter les contreparties |
But vs objet | But et objet bien distincts ? | Blocage statutaire / incohérences | Objet large mais rattaché au but |
Organes | Seuils membres/administrateurs respectés ? | Nullité/contestation interne | Vérifier statuts + réalité opérationnelle |
AG | Convocation ≥ 15 jours et preuve d’envoi ? | Nullité des décisions | Process “convocation & PV” standardisé |
Membres | Droits/obligations dans statuts (pas seulement ROI) ? | Inopposabilité / litiges | Revoir statuts et catégorie de membres |
ROI | ROI conforme aux interdictions CSA ? | ROI attaquable / conflits | ROI strictement “complémentaire” |
Conflits d’intérêts | Procédure appliquée et consignée ? | Responsabilité / nullité | PV détaillés + abstention obligatoire |
Administrateur personne morale | Représentant permanent désigné ? | Irrégularité + responsabilité | Désignation claire et mise à jour |
Responsabilité | Plafond compris + exceptions maîtrisées ? | Exposition personnelle | Assurance D&O + prévention |
Comptes annuels | Dépôts dans les délais ? | Risque de mesures judiciaires | Calendrier annuel + contrôles internes |
Digital | E-mail officiel / décisions écrites cadrées ? | Preuve fragile | Mise à jour statutaire + procédure |
Activités économiques | TVA/ISoc cohérents avec l’activité ? | Coûts fiscaux inattendus | Cartographie activités et flux |
¹ CSA (Code des sociétés et des associations), entrée en vigueur au 1er mai 2019.
² CSA, règles relatives à l’ASBL et à l’interdiction de distribution (Livre 9).
³ Loi du 15 avril 2018 portant réforme du droit des entreprises (suppression de la distinction actes civils/actes de commerce et intégration de la notion d’“acte économique”).
⁴ CSA, principes de responsabilité des administrateurs et mécanismes connexes (notamment plafonnement en fonction de paramètres financiers).
⁵ CSA, art. 9:5, al. 2 (minimum d’administrateurs et exception si AG < 3 membres).
⁶ Loi du 18 septembre 2017 relative à la prévention du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme, art. 4, 27°, c) (catégories de bénéficiaires effectifs – discussion doctrinale en contexte ASBL).
⁷ CSA, art. 9:23, al. 2 (conditions et majorité d’exclusion d’un membre, quorum/majorité qualifiée).
⁸ CSA, art. 2:59 (règlement d’ordre intérieur : cadre, limites et conditions).
⁹ CSA, art. 9:4, § 2 (droits et obligations des membres adhérents déterminés exclusivement par les statuts) et art. 9:3, § 1er (registre des membres, tenue possible sous forme informatique).