
Pour ceux qui n’ont pas encore compris l’amplitude du changement sociétal que l’intelligence artificielle va provoquer, l’annonce de Microsoft devrait dissiper quelques illusions.
Le groupe ouvre un programme de départs volontaires à quelque 60 000 salariés, soit plus du quart de ses effectifs mondiaux. Soyons précis : ce chiffre désigne les personnes éligibles. Il ne signifie pas que 60 000 licenciements sont décidés. Le nombre de départs effectifs reste inconnu.
Cette distinction est essentielle. Elle n’atténue pourtant pas la portée du signal : l’un des principaux acteurs de la révolution numérique propose à une fraction considérable de son personnel de quitter l’entreprise, alors qu’il engage des investissements gigantesques dans l’intelligence artificielle.
Il serait abusif de prétendre que chaque salarié sera remplacé par une machine. Ce qui se dessine est une réallocation des ressources, dont il faut mesurer les conséquences : des moyens croissants sont consacrés aux infrastructures de calcul, tandis que les effectifs deviennent une variable d’ajustement.
Pendant longtemps, nous avons associé le progrès technique à une promesse d’ascension sociale. Étudier, acquérir un métier, accumuler de l’expérience devaient permettre de construire une existence relativement prévisible. Cette promesse devient incertaine jusque dans les professions intellectuelles que l’on croyait protégées.
De nouveaux emplois apparaîtront, bien sûr. Encore faudra-t-il qu’ils soient accessibles aux personnes déplacées, au bon endroit et dans des délais compatibles avec une vie humaine. Une reconversion statistique ne rembourse aucun emprunt et n’élève aucun enfant.
Voilà pourquoi l’enjeu dépasse les entreprises concernées. Notre protection sociale repose largement sur les revenus du travail. Si une part croissante de la richesse peut être produite avec moins de salariés, comment financerons-nous les pensions, les soins et la solidarité ? Et comment répartirons-nous les gains de productivité ?
Il faudra organiser cette répartition, investir dans l’éducation et donner aux travailleurs les moyens de traverser la transition. La contribution du capital au financement collectif devra être pensée à la mesure de sa place dans la création de richesse.
C’est l’interrogation qui traverse « Le dernier salaire » : que devient une société lorsque le travail perd sa fonction de distribution des revenus, de reconnaissance et d’appartenance ?
Le progrès technologique ne contient aucune garantie de progrès social. Cette garantie, nous devrons la construire politiquement.