
L'intelligence artificielle n'est pas une innovation comme les autres. Elle ne remplace pas un geste ou une tâche : elle s'attaque à la capacité cognitive humaine elle-même, notre dernier avantage comparatif face à la machine. Son impact sera anthropologique, et nous en sommes encore aux prémices.
Le problème central est le suivant : notre modèle social européen repose sur le travail. Les cotisations, l'impôt sur le revenu, la consommation des salariés — tout notre édifice de protection collective a le travail humain pour moteur. Si les gains de productivité sont massivement captés par les machines et par les entreprises qui les déploient, ce socle s'érode dangereusement.
On peut choisir de laisser faire, comme le fait largement le modèle américain — flexibilité maximale, protection minimale, fracture sociale croissante. Ou bien on peut choisir d'anticiper et de déplacer la taxation du travail vers le capital et la valeur créée par les algorithmes.
L'Europe a ici un avantage décisif : son marché unique de 450 millions de consommateurs est un levier que les entreprises les plus dématérialisées ne peuvent ignorer. Les géants de l'IA ont besoin du marché européen. C'est notre force de frappe fiscale, et nous ne l'utilisons pas suffisamment.
Les pistes existent : taxer les services numériques là où la valeur est consommée, élargir l'assiette des cotisations sociales à la valeur ajoutée globale plutôt qu'aux seuls salaires, harmoniser la fiscalité au sein de l'Union en levant le droit de veto fiscal qui protège les paradis fiscaux internes, et aligner la taxation des revenus du capital sur celle du travail.
L'Europe a construit le modèle social le plus abouti de l'histoire. Elle est peut-être le seul espace politique au monde capable d'inventer un nouveau contrat social à l'ère de l'IA — un modèle où les gains de productivité financent la solidarité plutôt que de la détruire.
Mais il faut aller jusqu'au bout du raisonnement, là où il devient inconfortable. Si le travail humain se retire durablement de la création de valeur, la question n'est plus seulement fiscale — elle est civilisationnelle. Que fait une société avec ceux qu'elle n'absorbe plus ? Taxer la rente, le capital et la valeur algorithmique ne sera bientôt plus un acte politique. Ce sera un acte comptable — la reconnaissance tardive qu'aucune économie ne prospère durablement en appauvrissant ceux qui la font vivre.
Cela exige un sursaut politique que l'on attend toujours. La question n'est pas de savoir si c'est possible. C'est de savoir si nous en avons la volonté.