Président @ Experts-comptables sans frontières | Administrateur @ Forum For the Future
Nous, dirigeant·e·s de cabinets, ne sommes pas seulement témoins de cette accélération silencieuse du travail : nous en sommes souvent le moteur… et les premières victimes. Nous portons nos équipes, nos client·e·s, notre cabinet, parfois au prix de notre propre santé.
Mais, qui donc prend soin de celles et ceux qui portent tout cela à bout de bras ?
J’ai été interpellé par une étude menée par Aruna Ranganathan et Xingqi Maggie Ye qui démontre combien l’IA peut intensifier la charge de travail plutôt que l’alléger : élargissement des tâches, mini‑missions qui colonisent les soirées, multitâche permanent qui épuise l’attention. Nous reconnaissons là notre quotidien de consœurs et confrères : mails tardifs, dossiers repris « juste un instant », validations en cascade qui finissent par grignoter nos nuits.
Notre responsabilité managériale commence par un aveu lucide : nous ne pouvons plus faire comme si cette accélération était sans conséquence. Pas seulement pour nos collaborateur·trice·s, mais pour nous-mêmes. Un cabinet où l’on tient grâce à l’héroïsme discret de la dirigeante ou du dirigeant épuisé·e est un cabinet en danger. Quand elle ou lui flanche, c’est tout le collectif qui vacille.
Assumer notre rôle, ce n’est pas seulement fixer des objectifs, c’est organiser des limites. Dire clairement : «Voici ce que l’IA fera pour nous, voici ce qu’elle ne fera pas; voici ce que nous acceptons en termes de rythme, voici ce que nous refusons. »
Instituer des pauses conscientes, interdire les “petites” demandes à toute heure, ritualiser des temps de déconnexion, ce n’est pas du confort, c’est de la gouvernance. C’est protéger notre capital le plus précieux : nos équipes… et notre propre endurance.
Osons aussi parler de notre fatigue à nous. De ces fins de période fiscale où l’on se surprend à devenir plus irritable, plus cynique, à perdre le goût du métier. Le burn-out managérial n’est pas une faiblesse morale : c’est le signal d’une organisation qui demande trop, trop longtemps, à trop peu de personnes. En prendre conscience, en parler entre nous, c’est déjà reprendre du pouvoir.
Nous avons, comme dirigeant·e·s, un droit et un devoir : celui de concevoir des cabinets où l’IA soutient le travail sans le dévorer, où l’exigence ne rime pas avec sacrifice, où la performance se mesure aussi à la santé de celles et ceux qui la rendent possible.
La transformation est là, inéluctable. À nous de décider si elle se fera contre nous, en nous usant, ou avec nous, en nous renforçant.