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Industries. Gare au lobby !

L’Europe a besoin d’une industrie forte, mais pas au prix de la nature.

Le 11 février s’est tenu à Anvers un nouveau « Sommet de l’industrie européenne », réunissant capitaines d’industrie, lobbies et leaders politiques, avec un message catastrophiste porté haut et fort par notre Premier Ministre, Bart De Wever : l’industrie européenne est en « crise », et il faut d’urgence la « sauver ».[1]

Ce ne sont pas nos salaires qui sont pointés cette fois-ci comme responsables, mais le prix de l’énergie et les réglementations environnementales, en particulier la tarification du carbone. Que Bart De Wever soit victime d’un tropisme – une « réaction psychologique élémentaire peu exprimable » (Nathalie Sarraute) – se comprend aisément, vu son attachement à la cité de Brabo, mais il faut faire prévaloir faits, pondération et intérêt général. Prétendre que « la situation est dramatique. C’est une crise existentielle » (La Libre, 12 février) est tout à fait excessif.

Notre industrie est-elle en crise et sommes-nous ensevelis sous les importations de biens manufacturés produits hors d’Europe ? Regardons ce que la fédération patronale européenne de la chimie, CEFIC, communique elle-même comme chiffres.[2] Premier fait, l’Europe des 27 dégage un surplus, entre exportations et importations de biens manufacturés, de EUR 544 milliards (chiffres de 2024). L’industrie chimique exhibe un impressionnant surplus de EUR 47 milliards, et le secteur pharmaceutique, qui compte aussi en Belgique et est souvent associé à la chimie, affiche un surplus de EUR 183 milliards. S’il y a un problème « macro » de commerce international pour l’Europe, c’est d’être trop dépendant non des importations mais des exportations ! Le patron de Solvay, Philippe Kehren, marque les esprits quand il déclare que « Les matières essentielles à l’Europe doivent être produites en Europe » (L’Echo, 27 décembre 2025), et il a évidemment raison, mais voyons que l’Europe, globalement, ne produit pas trop peu. Si, dans une quête d’autonomie et de robustesse, nous nous devons de produire davantage de certaines choses localement, il faut au moins tout autant admettre que nous devrons en produire moins d’autres pour l’exportation.

Certes, les fermetures de site et les reports d’investissement sont une réalité, mais à ce jour les données du CEFIC sont tout sauf affolantes. Si le poids relatif des importations a augmenté, le surplus commercial de la chimie européenne exprimé en milliards d’euros courants a augmenté au cours des 10 dernières années. Et si, aujourd’hui, de très grandes entreprises annoncent des investissements massifs aux Etats-Unis, n’est-ce pas pour une bonne part en raison des droits de douane agités par Donald Trump, des droits à dire vrai légitimés par l’excédent européen actuel ?

Face au danger d’un excès d’importations profitant dans le pays d’origine de règles environnementales plus laxistes, l’Europe a un formidable outil environnemental à disposition, à affiner et à développer, à savoir les « taxes d’ajustement aux frontières » (mécanisme dit « CBAM »). Cela ne fait pas l’affaire de l’industrie chimique, qui veut continuer à exporter massivement hors d’Europe, ce qui illustre les divergences d’intérêt au sein du monde de l’industrie, mais c’est là la stratégie qui répond à la double nécessité d’autonomie stratégique et de transition environnementale.

Si notre industrie rencontre des difficultés, c’est pour de multiples raisons. Outre que nous avons développé une trop grande dépendance aux exportations, nous avons accepté de donner accès à notre technologie au travers de co-entreprises chinoises, n’avons pas assez investi en recherche, comptons trop peu d’étudiants à orientation scientifique (« STEM ») et avons, de notre faute, loupé des évolutions technologiques majeures, qu’il s’agisse d’automobile électrique, de batterie ou de photovoltaïque.

Ce ne sont ni la rareté des terres rares ni les taxes environnementales qui expliquent ces « loupés » !

Oui, l’Europe doit se soucier de son indépendance industrielle, mais instrumentaliser cette cause pour avancer un agenda d’énergie et de pollution bon marché est une erreur à la fois éthique et économique.

Jamais nous ne gagnerons la course à l’énergie fossile abondante et bon marché.


[1] Voir https://antwerp-declaration.eu/the-antwerp-call-to-alden-biesen

[2] Voir https://cefic.org/facts-and-figures-of-the-european-chemical-industry/trade-development/

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