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2026, un air de subprimes ?

Je dirigeais la bourse de Bruxelles lors de l’explosion de la crise des subprimes en 2008, et cette expérience fut transformatrice. Elle m’apprit une chose pourtant évidente : le risque ne disparaît jamais. Il se travestit, ruse, mute et se loge dans des structures moins réglementées que les banques, lesquelles, dès 2009, furent soumises à des contraintes prudentielles extrêmement rigoureuses, et à raison.

Cette crise des subprimes est évidemment impossible à répliquer à l’identique. Il s’agissait d’une fraude collective visant à tirer profit de l’augmentation, supposée infinie, des prix de l’immobilier américain pour permettre à des personnes « subprime », c’est-à-dire en deçà des normes d’accès à l’emprunt, de s’endetter. Ces prêts hypothécaires furent ensuite filtrés dans de savants alambics financiers pour être vendus, sous des noms tapageurs, à des investisseurs crédules, rassurés par des agences de notation peu scrupuleuses. Ce fut aussi le choix des banques américaines de déverser ces crédits toxiques sur le reste du monde, dont la naïve Europe. La crise éclata en 2008, mais si elle avait explosé deux ans plus tard, l’euro serait mort.

Aujourd’hui, un sentiment de déjà-vu s’installe. Outre la crise pétrolière rampante — avec un baril dont le prix oscille violemment au gré des tensions au Moyen-Orient —, un autre danger émerge : le crédit privé. Comme en 2008, on observe deux tendances inquiétantes entrer en collision : une énergie instable et des fonds non bancaires qui commencent à vaciller. Il s’agit de fonds qui ont fourni des crédits privés (à l’opposé de ceux négociés sur un marché) et dont les taux de défaut semblent augmenter inexorablement.

Les régulateurs multiplient les avertissements concernant la surchauffe de ce secteur, tandis que des géants comme JPMorgan réduisent leur exposition. Plus inquiétant encore, des investisseurs commencent à fuir des fonds gérés par des mastodontes tels que Morgan Stanley ou BlackRock. Cette fuite reflète évidemment une crainte nouvelle : celle de voir l’intelligence artificielle miner le modèle économique des entreprises de logiciels massivement soutenues par le crédit privé.

Certes, le système financier est mieux préparé qu’en 2008. Les banques affichent des ratios de fonds propres bien plus solides. Toutefois, si les banques sont plus robustes, elles demeurent les créancières et les partenaires de ces entités non bancaires. Ce « shadow banking » constitue un écosystème complexe où le levier et le manque de liquidité pourraient redevenir des canaux de transmission systémique. Le plus alarmant reste l’absence de coordination internationale. En 2008, le G20 avait su unir ses forces. Aujourd’hui, dans un climat de méfiance diplomatique et de repli nationaliste, il est loin d’être certain que Washington ou Bruxelles puissent encore juguler une panique transfrontalière.

Nous ne sommes certes pas en 2008 : les remparts réglementaires sont plus solides, les banques plus capitalisées et les acteurs plus avertis. Pourtant, l’histoire économique nous enseigne que si les conjonctures ne se ressemblent jamais, les fragilités humaines et les excès de confiance, eux, sont éternels. Le risque ne se répète pas, il bégaie. Il faut donc rester d’une attention totale, car le prochain choc ne viendra pas des failles que nous avons colmatées, mais de ces nouvelles zones d’ombre où le capital et le risque circulent encore sans entrave. La vigilance est le prix de la survie dans un monde où, si la crise pétrolière et le crédit privé ne forment pas encore une tempête parfaite, ils en dessinent déjà les contours.

L’instabilité du détroit d’Ormuz, couplée à la fragilité du crédit privé, prépare peut-être des secousses financières dont on entend déjà les vibrations.

article publié en accès libre dans Trends

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