Une pancarte au feu rouge: stop au déstockage, feu vert à la conscience professionnelle
Temps de lecture: 3 min | 07 mars 2026 à 05:00
Guy KAHN
Président @ Experts-comptables sans frontières | Administrateur @ Forum For the Future
Chères consœurs, chers confrères,
Alors que nous relançons nos client.e.s pour obtenir la valorisation de leurs stocks avant la clôture, je me suis retrouvé, l'autre jour, arrêté à un feu rouge. Et là, fixée sur son poteau métallique, une pancarte m'a interpellé : «Opération de déstockage homme & femme * Démarques exclusives sur nos fins de série, jusqu'à -50 % ».
J'ai relu. Une fois, deux fois. Le feu est passé au vert, mais je suis resté figé quelques secondes, abasourdi. On allait donc déstocker des hommes et des femmes, avec une démarque exclusive pouvant atteindre la moitié de leur valeur.
Comme on était encore en janvier Je me suis rappelé qu'il ne me fallait pas confondre déstockage et soldes. Les soldes sont encadrés par la loi, Le déstockage, lui, navigue en eaux plus libres : le déstockeur déstocke ce qu'il veut et quand il veut.
Puis, mon regard s'est attardé sur une mention en petits caractères, presque honteuse : «En dernier recours, faute d'acheteurs, les marchandises sont destinées à être éliminées. »Ouh là. C'est du brutal. Rappelons qu'en l'occurrence, les marchandises en question sont des hommes et des femmes. Éliminé.e.s, donc, en cas d'absence d'acquéreurs. Notre monde est décidément sans pitié.
Bon, mettons-nous tout de même à la place du stockeur qui stocke ses stocks. Il faut bien qu'il gère rationnellement son inventaire : stocker, déstocker, restocker les hommes et les femmes qu'il a sur les bras. Jusqu'à, en dernier recours, les éliminer. C'est la dure loi du commerce, me direz-vous. Sinon, va lui conseiller son expert-comptable, autant fermer boutique et changer de métier.
Mais voilà : en reprenant la route, j'ai pensé à notre métier. À cette comptabilité humaine que nous pratiquons sans le dire, nous aussi. Nous valorisons des stocks, certes, mais derrière chaque chiffre, il y a des salarié.e.s, des collaborateur.trice.s, des vies.Et quand une entreprise « déstocke », euphémisme pudique pour « licencie », ou plus encore pour« optimise ses ressources humaines» , nous sommes là." Pas pour éliminer, non. Pour accompagner, conseiller, parfois amortir le choc.
C'est là, je crois, que notre métier prend tout son sens. Au-delà des bilans et des ratios, au-delà des normes et des obligations légales, nous sommes desgardien.ne.s d'équilibre. Entre la rationalité économique et l'humanité qui doit toujours primer. Entre ce qui est comptable et ce qui est juste.
Alors oui, continuons à réclamer nos valorisations de stocks. Mais n'oublions jamais que derrière les lignes d'inventaire se cachent des existences, des projets, des espoirs. Et que si nous pouvons, par notre engagement et notre expertise, éviter qu'un seul être humain ne soit traité comme une « fin de série » à liquider, alors notre profession aura honoré sa plus belle vocation.