
De plus en plus de personnes autour de moi demandent à l’intelligence artificielle de guider leur journée. Elles ouvrent à ChatGPT une porte sur leur psyché. Au fil des échanges, la machine cerne leur profil cognitif : ce qui les attire, les inquiète et les convainc.Comme d’autres consultaient jadis l’horoscope ou pratiquaient l’aruspicine — la lecture de l’avenir dans les entrailles —, nous soumettons à l’algorithme nos choix, nos itinéraires, nos achats, nos repas, nos lectures, nos réponses à un proche et nos relations. Que décider ? Comment répondre ? Qui revoir ? Quand se taire ?Il ne s’agit plus d’obtenir un fichier Word en Aptos saturé de points-virgules, héritage des textes ayant nourri la machine. Il s’agit d’optimiser son existence : mieux acheter, dormir, travailler, parler, aimer et, surtout, gagner du temps.Ceux qui s’en remettent à elle ne sont pas des esprits faibles, mais des personnes exigeantes. Nous ne cédons pas par paresse, mais par ambition.Mais où cette quête nous conduit-elle ? L’IA nous observe, nous conseille et pourrait bientôt décider avant même que nous ayons formulé un désir. Elle ne reflète plus notre personnalité : elle la sélectionne, la renforce et finit peut-être par la fabriquer. L’outil qui devait nous libérer devient le metteur en scène silencieux de notre vie.À ce stade, l’IA conserve une faiblesse essentielle : elle ne mesure pas fiablement sa propre incertitude. Elle peut énoncer une erreur avec la même assurance qu’une vérité. Comment atteindre l’optimalité lorsque l’instrument d’optimisation ignore la marge d’erreur de ses calculs ? Une intelligence incapable d’évaluer son doute demeure incomplète.Le danger est l’effacement de ce qui résiste au calcul : l’intuition, l’accident, la contradiction, le détour, l’imprévu, l’erreur féconde. En supprimant nos hésitations, nous éliminerions ce qui nous rend singuliers. L’inné et l’acquis seraient recouverts par une troisième couche : le comportement recommandé.Le transhumanisme commence peut-être là : non pas dans des robots, mais lorsque nous transférons à la machine la définition de ce qui est bon pour nous. Avant de lui confier notre mémoire, nous lui aurions abandonné une partie de notre jugement.Et si l’IA accède un jour à une forme de conscience, son premier signe ne sera peut-être pas la puissance, mais l’humilité : savoir dire « je peux me tromper », reconnaître ses limites et éprouver une forme d’empathie envers elle-même. La conscience commence peut-être par la reconnaissance de sa propre fragilité.L’IA peut rendre une vie plus efficace. Elle ne saura jamais, à notre place, ce qui la rend digne d’être vécue. Une existence sans erreur serait peut-être aussi une existence sans auteur.La liberté commence là où l’optimisation s’arrête.