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Quand l'IA envisage de remplacer les junior: quelles promesses restent-ils pour notre jeunesse?

Je commence cette chronique par une anecdote personnelle. Lorsque ma fille, qui est aujourd’hui juriste, m’annonça en 2018 qu’elle voulait étudier le droit, j’avais lu que le CEO d’une grande entreprise automobile expliquait, bien avant l’émergence de l’intelligence artificielle telle que nous la connaissons, qu’il fallait que des parents convainquent leurs enfants d’abandonner leurs études de droit, car ils seraient remplacés par l’intelligence artificielle. Je téléphonai donc immédiatement à ma fille. Elle me répondit, avec fermeté (je la cite) : « Papa, ce n’est pas un mec qui vend des bagnoles qui va dicter mon avenir ». C’était la bonne réponse. Et elle raccrocha. Et elle fit son droit à la KU Leuven.

Aujourd’hui, dans le tumulte de la révolution numérique, les cabinets d’audit et de conseil stratégique, et peut-être certains cabinets d’avocats, sont tentés par une simplification apparente : confier aux outils d’intelligence artificielle les tâches autrefois dévolues aux débutants.

Cette voie, séduisante à court terme pour ses gains de productivité immédiats, constitue pourtant une erreur stratégique majeure. Elle rompt la chaîne de transmission des savoirs, brise la montée en puissance et en maturité des talents, et condamne à terme l’entreprise à une dessiccation progressive. Il ne resterait alors qu’une strate d’associés âgés, dépourvue de relève viable.

Comme le rappelait avec force Véronique Violin, DRH de Deloitte France, il y a quelques jours à peine dans Les Échos : « Se priver d’une génération de juniors pour la remplacer par l’intelligence artificielle serait une erreur stratégique majeure pour l’audit et le conseil ». Cette mise au point n’est pas une simple déclaration de principe : elle témoigne d’une lucidité rare face à la tentation générale du secteur. Deloitte refuse explicitement de substituer l’intelligence artificielle à l’humain junior, soulignant le rôle irremplaçable de la transmission des savoirs et de l’apprentissage par compagnonnage. L’intelligence artificielle amplifie, elle ne remplace pas la maturation professionnelle.

La mutation du métier est ici décisive, et avec elle, celle de la rémunération. Les jeunes consultants grandissent nativement avec l’intelligence artificielle : elle leur est un outil familier, un accélérateur d’analyse et de synthèse qui les libère des tâches répétitives pour les propulser plus vite vers la réflexion stratégique et la relation client. Ils intègrent dès leurs premières années une hybridation personne-machine fluide.

Pour les consultants plus âgés, en revanche, l’arrivée massive de l’intelligence artificielle constitue une rupture brutale. Elle remet en question des modèles de légitimité fondés sur l’expérience accumulée, l’expertise personnelle et, parfois, l’autorité hiérarchique. L’intelligence artificielle opère un tri implacable : elle distingue les profils mobiles et agiles, capables d’orchestrer l’outil et d’enrichir leur jugement par son apport, de ceux qui tirent encore leur valeur de la seule accumulation d’années ou d’une posture d’expert omniscient. Ce clivage générationnel et comportemental redessine les contours de la performance et, par ricochet, les grilles de rémunération et d’évolution.

Ce tri sera d’autant plus sévère que l’intelligence artificielle s’impose dans un monde en rotation accélérée. Dans un environnement où les modèles économiques, les réglementations et les attentes des clients évoluent à une vitesse inédite, la capacité à questionner, à contextualiser et à créer du sens devient le véritable avantage concurrentiel. Les juniors formés à cette nouvelle donne la porteront. Sans eux, les cabinets risquent de se transformer en structures creuses, riches en seniors expérimentés, mais incapables de renouveler leur regard sur un univers en perpétuelle recomposition.

À terme, la logique est implacable. Sans juniors formés au sein de ce nouvel écosystème, la pyramide des talents s’effondre. Les associés seniors, privés de successeurs imprégnés de la culture du cabinet et rompus à l’usage critique de l’intelligence artificielle, voient leur propre légitimité s’éroder. L’organisation se fige, perd en vitalité et en capacité d’innovation. L’heure n’est donc pas à la suppression des juniors, mais à leur accompagnement résolu dans cette hybridation. C’est à ce prix que les cabinets d’audit et de conseil préserveront leur avenir.

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